Deux raisons pour lesquelles il faut supprimer les partis politiques

Réflexion de Grâce Tshitala Ilunga, auteur, essayiste

Et si le problème de notre démocratie ne venait pas seulement des hommes qui nous gouvernent, mais aussi des mécanismes qui organisent leur manière de penser et d’agir ?

La question peut sembler provocatrice. Pourtant, elle mérite d’être posée.

Dans sa Note sur la suppression générale des partis politiques, Simone Weil s’interrogeait déjà sur le rôle des partis et sur les effets qu’ils peuvent produire sur la pensée individuelle. Pour elle, le problème n’était pas simplement de savoir si un parti défendait de bonnes ou de mauvaises idées. Il fallait aussi observer ce que l’organisation partisane faisait à l’esprit humain : la pression du groupe, la recherche de l’unanimité et, finalement, la tendance à faire de la puissance du parti une fin en soi.

Je ne cherche pas ici à défendre un camp politique contre un autre. Je pars de cette réflexion pour regarder autrement notre rapport aux partis politiques et au pouvoir.

1. Les partis peuvent produire une homogénéité des idées

Un être humain devrait pouvoir changer d’avis lorsqu’il découvre qu’il s’est trompé.

Pourtant, lorsqu’il entre dans un parti politique, cette liberté peut progressivement devenir plus difficile à exercer. Au départ, les personnes se regroupent parce qu’elles partagent certaines convictions. C’est parfaitement compréhensible. Mais avec le temps, une autre logique peut apparaître : on ne demande plus seulement à l’individu ce qu’il pense, on lui demande aussi ce que pense son camp.

C’est là que le problème commence.

Un membre peut être personnellement d’accord avec une proposition venant de l’opposition, mais hésiter à le reconnaître parce qu’il risque d’être considéré comme un traître. Il peut constater qu’un responsable de son propre parti a commis une erreur, mais préférer le défendre publiquement. Il peut même finir par chercher des arguments non pas pour découvrir ce qui est vrai, mais pour justifier la position de son groupe.

On ne pense alors plus pour découvrir ; on pense pour défendre.

C’est précisément cette pression collective sur la pensée que Simone Weil considérait comme l’un des dangers fondamentaux des partis politiques.

Or, une société véritablement libre devrait permettre à un citoyen de dire : « Mon parti se trompe. » Elle devrait lui permettre de reconnaître que son adversaire a raison sur une question, de changer d’avis lorsqu’il rencontre de meilleurs arguments et même de dire simplement : « Je ne sais pas. »

Cette dernière phrase demande parfois plus de courage que les grands discours politiques.

Car lorsque l’appartenance à un groupe devient plus importante que la recherche de la vérité, la pensée individuelle commence à disparaître derrière la pensée collective.

Et une démocratie dans laquelle chacun doit d’abord consulter son camp avant de savoir ce qu’il pense est une démocratie qui mérite d’être interrogée.

2. La recherche du pouvoir peut finir par remplacer la recherche du bien

Un parti politique devrait normalement être un moyen.

Des citoyens partagent certaines idées, s’organisent et cherchent à participer à la gestion de la société. Le pouvoir devrait alors être un instrument permettant de mettre ces idées en pratique.

Mais que se passe-t-il lorsque le moyen devient une fin ?

C’est ici que la réflexion de Simone Weil devient particulièrement intéressante. Elle observe que les partis ont tendance à rechercher leur propre croissance. Autrement dit, ils peuvent finir par vouloir davantage de puissance non seulement pour réaliser quelque chose, mais aussi parce que leur propre développement devient une nécessité.

Le danger apparaît lorsque l’on commence à raisonner ainsi :

« Nous devons obtenir le pouvoir pour réaliser nos idées. »

Puis, progressivement :

« Nous devons conserver le pouvoir pour rester puissants. »

La différence peut sembler minime, mais elle change profondément la logique politique.

Lorsque la conservation du pouvoir devient prioritaire, certaines décisions peuvent être prises non pas parce qu’elles sont les meilleures pour la société, mais parce qu’elles permettent de préserver une majorité, satisfaire une base politique, maintenir une coalition ou affaiblir un adversaire.

Le pouvoir cesse alors d’être un moyen.

Il devient l’objectif.

Et lorsqu’un parti commence à considérer sa propre survie comme plus importante que la vérité ou le bien commun, le citoyen n’est plus nécessairement considéré comme une personne à convaincre par des arguments. Il devient parfois simplement une voix à obtenir.

C’est à ce moment que la politique risque de se transformer en compétition permanente entre organisations.

Et si nous revenions aux idées ?

Imaginez un système dans lequel un candidat ne pourrait pas simplement dire : « Je suis membre de tel parti. »

Il devrait expliquer clairement ce qu’il pense de l’agriculture, de l’éducation, de la santé, de l’emploi, de la fiscalité, de la sécurité ou encore de la lutte contre la corruption.

Le citoyen pourrait alors examiner les propositions une par une.

Il pourrait dire :

« Je suis d’accord avec cette idée, mais pas avec celle-là. »

Et surtout :

« Je peux être en désaccord avec mon propre candidat. »

Voilà une liberté politique fondamentale.

Car la vérité n’appartient pas à un parti.

Elle ne porte ni logo, ni couleur, ni slogan.

Un adversaire politique peut avoir raison. Notre propre camp peut avoir tort. Une personne sans parti peut parfois avoir une meilleure idée qu’un responsable politique.

Pourquoi devrions-nous donc abandonner notre jugement individuel au moment où nous entrons dans une organisation ?

Supprimer les partis ne signifie pas supprimer la politique

Il faut évidemment faire une distinction.

Parler de suppression des partis politiques ne signifie pas nécessairement supprimer les élections, les débats publics ou la liberté d’association. Cela signifie poser une question beaucoup plus profonde :

Avons-nous réellement besoin de partis politiques pour organiser la démocratie ?

La question mérite d’être discutée sérieusement.

Les partis peuvent avoir des fonctions utiles : ils permettent à des citoyens de s’organiser, de présenter des programmes, de structurer les débats et de participer collectivement à la vie publique.

Mais une institution ne devient pas parfaite simplement parce qu’elle existe depuis longtemps.

Il faut toujours pouvoir demander :

Que produit-elle ?

Favorise-t-elle la liberté de pensée ?

Encourage-t-elle le débat ?

Permet-elle aux citoyens de juger les idées ?

Ou crée-t-elle progressivement une logique où l’on doit défendre son camp, même lorsque son camp se trompe ?

C’est cette interrogation qui me paraît essentielle.

La politique devrait commencer par la conscience

Au fond, la question n’est peut-être pas :

« Quel parti dois-je soutenir ? »

Elle devrait d’abord être :

« Qu’est-ce qui est juste ? »

Puis :

« Qu’est-ce qui est réellement utile au bien commun ? »

Ce déplacement paraît simple, mais il change tout.

Il nous oblige à penser avant d’appartenir.

À examiner avant d’applaudir.

À questionner avant de défendre.

À reconnaître la vérité même lorsqu’elle vient de quelqu’un que nous n’aimons pas.

Peut-être est-ce cela que nous avons progressivement perdu : la capacité de rester libres intérieurement au milieu des appartenances collectives.

Simone Weil nous oblige ainsi à regarder la politique sous un autre angle. Le problème n’est pas seulement de savoir qui détient le pouvoir. Il faut aussi se demander ce que la recherche du pouvoir fait à ceux qui le recherchent et à ceux qui les suivent.

Une démocratie ne devrait pas demander au citoyen d’abandonner son intelligence à un groupe.

Elle devrait au contraire lui apprendre à s’en servir.

Une réflexion personnelle

Je ne prétends pas que la suppression des partis politiques soit une solution simple ou immédiatement applicable. Je pense simplement qu’une démocratie qui ne peut plus remettre en question ses propres mécanismes finit par les transformer en habitudes.

La politique devrait être au service de l’homme, et non l’homme au service de la politique.

Si un parti devient plus important que la vérité, il faut le questionner.

Si le pouvoir devient plus important que le bien commun, il faut le questionner.

Et si l’appartenance à un groupe nous empêche de penser librement, alors il faut avoir le courage de nous poser une question encore plus fondamentale :

Sommes-nous encore en train de faire de la politique, ou sommes-nous simplement en train de défendre des camps ?

Grâce Tshitala Ilunga
Auteur, essayiste

grace tshitala

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